Une tribune de Philippe Udnji (Analyste politque, expert en développement et démographe)
Dans la séquence politique actuelle de la République Démocratique du Congo, marquée par une guerre géopolitique à l’Est, un contexte régional instable et une opposition en recomposition, deux concepts reviennent avec insistance dans les discours : dialogue politique et camp de la patrie. Portés notamment par Martin Fayulu, ces deux termes semblent proposer des réponses à la crise. Mais à y regarder de près, ils révèlent une opacité troublante et une contradiction stratégique majeure.
Un dialogue qui masque une tentative de remise à plat du pouvoir.
Appeler à un dialogue politique dans une situation de guerre contre des groupes armés soutenus par des forces étrangères est, en soi, un message lourd de sous-entendus.
Car dans la tradition politique congolaise, un tel dialogue n’est jamais neutre. Il n’est pas un simple espace d’écoute. Il s’agit toujours d’une tentative de recomposition du pouvoir, souvent en dehors des cadres constitutionnels.
En clair, le dialogue politique tel qu’il est promu aujourd’hui :
- Refuse l’autorité issue des élections de 2023 ;
- Ouvre la voie à un partage du pouvoir déguisé ;
- Fragilise la légitimité des institutions élues ;
- Prône une transition masquée, au détriment de l’État de droit.
Le précédent de la Saint-Sylvestre, les accords de Sun City ou les arrangements post-Dialogue de la CENCO sont encore frais dans la mémoire collective. À chaque fois, des ambitions personnelles ont prévalu sur l’intérêt général, aboutissant à des gouvernements pléthoriques, inefficaces, et souvent illégitimes.
Alors que le président Félix Tshisekedi, élu et investi par le peuple, est le seul dépositaire constitutionnel des prérogatives de défense et de négociation, certains opposants, sans mandat populaire ni légitimité institutionnelle, cherchent aujourd’hui à le contourner en invoquant un dialogue politique flou, dont ni les objectifs, ni les conditions, ni les bénéficiaires ne sont clairement définis.
Le « Camp de la patrie » : concept noble ou outil d’ambiguïté ?
Dans le même discours, Martin Fayulu appelle à constituer un « Camp de la patrie ».
À première vue, le mot est fort, rassembleur, porteur d’un élan patriotique nécessaire face aux menaces extérieures. Mais à y regarder de plus près, le terme pose un sérieux problème de cohérence avec l’idée même de dialogue.
Un camp de la patrie, dans le contexte actuel, suppose :
- La reconnaissance de l’autorité légitime de l’État, celle du président élu ;
- Une unité des forces politiques loyales à la République, au-delà des clivages idéologiques ;
- La mise en place d’un front républicain contre les groupes armés, dont le M23-AFC ;
- Un refus catégorique de toute complaisance politique avec les relais internes de la rébellion.
Or, comment prétendre intégrer ce camp tout en appelant à un dialogue qui, par essence, affaiblit les institutions, crée un flou sur la légitimité du pouvoir, et ouvre la porte à la cogestion, voire à une forme d’amnistie politique pour certains alliés objectifs de la rébellion ?
Deux concepts, deux agendas ?
La vérité est peut-être là : derrière le vocabulaire patriotique se cache un double agenda politique. D’un côté, séduire l’opinion publique par des appels à l’unité nationale (le camp de la patrie), de l’autre, maintenir la pression sur le pouvoir en place pour forcer des concessions politiques par le biais d’un dialogue dont le contenu reste volontairement vague.
Ce flou sert des ambitions. Il alimente une stratégie qui n’a rien à voir avec l’urgence sécuritaire. Il permet à certains acteurs de se repositionner politiquement sans prendre la responsabilité claire de soutenir la République dans sa lutte contre la balkanisation.
Conclusion : la nation n’a pas besoin de faux-semblants.
Dans un moment aussi critique que celui que traverse la RDC, la clarté est un devoir politique.
Le peuple congolais ne peut être entraîné dans des concepts ambigus, des initiatives sans mandat et des calculs de coulisse.
Il est temps pour les leaders politiques de choisir clairement leur camp :
- Soit ils se rangent du côté de la République, de ses institutions, de ses soldats, et de ses citoyens mobilisés, y compris les Maï-Maï intégrés dans la Réserve Armée de la Défense ;
- Soit ils persistent dans un double langage qui, sous prétexte de paix, entretient la confusion et affaiblit la résistance nationale.
Le dialogue politique ne peut être une passerelle vers le pouvoir quand celui-ci a déjà été attribué par le peuple. Et le camp de la patrie ne peut être réduit à une formule de façade. Il doit être une mobilisation totale autour de l’autorité républicaine légitime. Car aujourd’hui, plus que jamais, le Congo a besoin de vérité, de loyauté, et d’action.
Rédaction
